Publié par : Fiona Moreno | Jeudi 24 janvier 2008

Et AgoraVox fut: décryptage

Citation Andrew Keen

L’individu est en passe de retrouver sa place, là même où la virtualité semblait encore il y a peu reléguer définitivement toute forme d’humanité à l’arrière-plan: au sein de la marmite Internet, en perpétuelle ébullition et évolution. A l’image des business models, qui regroupent l’ensemble des mécanismes permettant à une entreprise de créer de la valeur ajoutée pour la transformer en profits, il s’agit désormais de repenser chaque application en plaçant l’utilisateur au cœur de la stratégie de l’entreprise. A cette fin, Internet s’est vu peu à peu commué en plateforme d’échanges.

De nouveaux concepts web ont dès lors vu le jour: blogs (journal intime / carnet de bord numérique accessible à chaque internaute), wikis (sites contenant des pages web libres et modifiables par les utilisateurs, dans un but de partage et d’écriture collaborative), réseaux sociaux (services de mise en relation entre utilisateurs partageant centres d’intérêt ou intérêts professionnels communs).

La “révolution”, son terreau, ses ramifications

C’est cette idée d’un Web participatif qu’exploitent Carlo Revelli et Joël de Rosnay, fondateurs d’AgoraVox, depuis 2005, année de la création du site devenu l’un des plus populaires de la bulle francophone. AgoraVox est une plateforme Internet d’actualités à destination du grand public, dont le contenu est alimenté par les internautes eux-mêmes – à l’instar du pionnier coréen (2000) OhMyNews. Ces derniers jugent également de la qualité et de l’intérêt revêtus par les articles publiés au moyen de l’outil démocratique par excellence: le vote.

Le modèle rédactionnel du site – qui se décline également en un AgoraVox TV, consacré comme son nom l’indique à la vidéo - est ainsi basé sur la collaboration et l’entraide des internautes entre eux, pour les internautes. Non content de faire profiter ses pairs de points de vue personnels sur l’actualité du monde par le biais des technologies mises à sa disposition, le web-citoyen se voit désormais en mesure de définir, voire créer lui-même ladite actualité. Face à l’ampleur du mouvement naissant, nombreux sont les professionnels du journalisme à crier au scandale. Ce que l’on a coutume, déjà, de nommer le journalisme citoyen ne court-t-il pas le grand risque de verser dans l’amateurisme le plus crasse? Quel avenir pour les plateformes abritant tel concept?

AgoraVox a été créé au lendemain du tsunami du 26 décembre 2004. Il y avait eu alors déferlante de vidéos amateurs réalisées au moyen, notamment, de téléphones portables et d’appareils photo numériques – l’attirail, au XXIème siècle, du commun des mortels. Aucune caméra de télévision n’ayant été en mesure de couvrir la totalité de l’évènement, nombre d’internautes ont mis à disposition, sur des sites Internet de l’ordre de YouTube, des vidéos inédites que les télévisions se sont empressées de rediffuser sur leurs antennes. Carlo Revelli attribue à la catastrophe, quant au champ précis du “journalisme” participatif, un rôle de détonateur: “Elle a été la confirmation de ce que nous sommes tous des journalistes citoyens, capteurs d’infos et détenteurs d’opinion”. “L’objectif” qui s’est dès lors imposé a été celui de “faire remonter des informations différentes de celles que l’on trouvait jusqu’ici dans les médias traditionnels”. Si tout-un-chacun peut être témoin de l’actualité du monde, par quelque moyen que ce soit, AgoraVox se propose (logiquement?) d’être l’outil, gratuit, qui permettra la diffusion massive de cette information.

Un second évènement devait présider à la création du site, moins connu mais également révélateur, à un autre titre: celui du besoin réel auquel AgoraVox allait répondre. Avril 2005 voit en effet se jouer les débats au sujet de la Constitution Européenne. Les Français manifestent alors un désir profond d’expression et de confrontation d’arguments, hélas tué dans l’oeuf de par un éparpillement en une profusion de blogs personnels d’opinions. Manque le canal unique qui rassemblerait, concentrerait et opposerait les avis de chacun, manque l’unicité, la cohérence d’un medium dédié à cette expression. Les mass medias, largement en faveur de la Constitution, n’aident pas non plus à l’émergence d’une voix dubitative. Pour la première fois depuis longtemps en France, un certain monopole se fait lourdement sentir, éveillant une aspiration à un mode d’information différent. Bienheureux Carlo Revelli qui sentira le vent tourner… et viendra combler les failles: AgoraVox selon son créateur, c’est autant le regroupement bienvenu de tous les points de vue que la garantie d’une véritable indépendance éditoriale, et le traitement assuré des informations traditionnellement passées sous silence.

Chaque jour, une moyenne de 60 articles est soumise à la lecture du comité de rédaction d’AgoraVox. Chaque mois, 700 sont publiés dans l’une des dix rubriques qu’abrite la plateforme (“citoyenneté”, “économie”, “environnement”, “Europe”, “international”, “médias”, “politique”, “santé”, “société”, “tribune libre”), seulement après avoir franchi les filtres de publication, point essentiel de la politique éditoriale du site. Cette organisation a pour objectif de préserver le site d’une instrumentalisation via la déstabilisation, la manipulation, la propagation de rumeurs ou, plus simplement, de la désinformation. La “démocratisation effective des NTIC et d’Internet” a beau avoir fait de tout citoyen le “capteur” susceptible d’identifier et de proposer des “informations à haute valeur ajoutée”, sans un contrôle minimal, cette valeur n’est pas assurée.

Le comité de rédaction en question, à la différence d’un comité classique (tel celui d’un journal), regroupe des intervenants intérieurs ET extérieurs à AgoraVox. Cybion, société éditrice du site AgoraVox, a en effet fait appel à des experts salariés par l’entreprise qui apportent leur vision propre et gèrent essentiellement les questions juridiques (copyrights). Leur métier est celui de “veilleur Internet”: ils passent un temps conséquent, sur la toile, à vérifier la véracité de l’information, sa crédibilité, son respect des moeurs, etc. Mais Cybion recourt également à des modérateurs extérieurs, membres privilégiés au nombre d’un millier environ. Il s’agit des rédacteurs les plus actifs du site, internautes semblables aux autres, qui ne s’en démarquent que parce que particulièrement actifs dans la production des articles, d’où les privilèges dont ils bénéficient. Il est attendu d’eux qu’ils portent un œil objectif (sic) et décalé sur les articles soumis par leurs pairs.

Enfin, un logiciel fait office de filtre ultime en soumettant à différents moteurs de recherche des passages de chaque article, afin de détecter, et contrer, le cas échéant, les plagiats. AgoraVox peut se targuer d’êre le seul site du genre à posséder un système de filtrage pré-publication à ce point complet.

Ingénieuse, cette organisation est aussi indéniablement novatrice par le caractère hétéroclite de son système. Le site dispose par ailleurs d’un autre atout pour s’imposer dans le paysage virtuel du “cinquième pouvoir”: un “processus d’intelligence collective ». Ce système d’appréciation de la pertinence d’un article se base essentiellement sur les commentaires laissés par les internautes au sujet des textes publiés. Aux mêmes internautes, il est également laissé le soin de déterminer l’intérêt de l’information proposée, par le biais du vote en ligne.

Commentaire

exemple de l‘interface sur le site qui permet de mettre en œuvre le « processus d’intelligence collective ».

Outre le “retour” sur article que ce mode de fonctionnement permet (user-feedback), apport en soi appréciable, c’est la chaîne de publication dans son ensemble (workflow) qui peut être révolutionnée. L’auteur a en effet la possibilité de modifier son article en fonction des commentaires et précisions apportés par les internautes qui critiquent, complètent, enrichissent, ou dénoncent l’article s’il se trouve qu’il y a eu non-respect de certaines règles et pourtant publication, en dépit des mailles du comité de rédaction. Carlo Revelli assure cependant qu’en près de 3 ans d’existence, AgoraVox n’a eu à faire face à aucune “crise” du genre.

D’un bout à l’autre de la chaîne, le système veut donc contribuer à proposer aux lecteurs des informations pertinentes, intéressantes, mais surtout des perspectives différentes de celles ouvertes par d’autres types de médias. Il y a désormais non plus transfert vertical de l’information, à savoir du média aux “masses”, mais horizontal – entre les internautes, de manière spontanée et (supposément) non-biaisée. Un principe qui s’exprime aussi par la théorie de la pyramide inversée: le rédacteur du Web 1.0 s’adressait à un très large groupe d’individus (Top-down); à présent, ce sont des centaines de rédacteurs qui oeuvrent à alimenter un service axé sur UNE seule personne: l’utilisateur particulier (Bottom-up).

Vis-à-vis des vecteurs d’information traditionnels (journaux, télévision), AgoraVox se démarque également du point de vue technique. La plateforme, qui fédère aujourd’hui 30 000 membres inscrits, 1000 modérateurs potentiels et un million, environ, de visiteurs par mois, fonctionne sur un nouveau mode de circulation des données: le système RSS (Really Simple Syndication). L’outil commence par créer un format de fichier simple, répondant aux besoins particuliers d’un site en matière de diffusion d’informations concises. Ces informations naviguent ensuite à la demande: un rédacteur les met à disposition (push) sur le réseau, un lecteur les tire à lui (pull), et ainsi de suite. AgoraVox exploite en outre plusieurs logiciels libres à l’usage répandu et plébiscités, dont les objectifs se recoupent et résument ceux du site: fonctionnement collectif, facilité d’emploi, favorisation des échanges, design attractif et adaptabilité particulière à la sphère 2.0 (SPIP, Apache, PHP, MySQL, Drewplayer). Son partenariat avec ReadSpeaker permet enfin la génération automatique de podcasts audio. Toutes les technologies mises en oeuvre servent à merveille les ambitions du concept.

AgoraVox distancie d’autre part ses web-concurrents directs par la clarté soigneusement travaillée de sa présentation et, surtout, les explications parfaitement détaillées, aisées d’accès, quant à ce qu’il est, fait, et au processus à suivre pour contribuer à son tour. Quel que soit l’angle de vue choisi, la plateforme apparaît décidément comme la plus ouverte au néophyte, la plus soucieuse du bien-être de ses quidams rédacteurs, qu’elle choie.

Le modèle économique d’AgoraVox, semblable en revanche à celui de bien des médias traditionnels, est, pour l’essentiel, basé sur les revenus publicitaires générés par les bannières. Le crowd-sourcing (“exploitation” des atouts d’internautes volontaires, non ou très peu rémunérés) permet au site de fonctionner à moindre coût, puisque fondé sur un contenu bénévolement produit. AgoraVox a cependant démontré qu’il recelait d’autres ressources en faisant bénéficier le journal L’Equipe de son expérience, via un partenariat pour une plateforme d’actualité sportive nommée SportVox. Le modèle initial demeure: participation et animation bénévoles, pas de finalité commerciale (avouée). Idéal “éthique”, quand tu nous tiens…

Pourtant, nombre de sites à la mode se lancent ces mois derniers dans la rémunération des internautes en échange du contenu dont ils font profiter leurs pairs. YouTube, Google Vidéos, notamment, proposent de reverser une partie des bénéfices publicitaires aux contributeurs de leur site. Il y a fort à parier qu’il s’agit là d’un modèle économique en passe de se développer considérablement dans la sphère du Web 2.0. C’est qu’il constitue tout à la fois d’un moyen de se différencier et d’attirer à soi l’utilisateur. Il serait à ce titre idiot de le négliger: l’Utilisateur constitue la force vive, l’argument de vente et le fil rouge de toute plateforme participative.

Ce modèle de partage des revenus avec les contributeurs repose sur un cercle vertueux : plus un site propose de contenu, plus il est visité, et plus il peut monétiser son trafic. Ces revenus, souvent publicitaires, servent donc à rémunérer des utilisateurs en contrepartie de contenus nouveaux. La boucle est ainsi bouclée.

Dans l’immédiat, AgoraVox n’envisage pas cette solution, spécificité du marché américain non encore explorée en France. Principale raison de ce désintérêt: il pourrait être reproché au site de privilégier les articles qui sont le plus susceptibles d’être lus, au détriment des moins populaires. Seule une minorité serait ainsi favorisée au sein du site.

Cette politique de refus du modèle économique hérité des grandes firmes Google et Yahoo!, les responsables d’AgoraVox n’ont de cesse d’en faire montre. Mi-janvier 2008, ils annonçaient la mutation de l’entreprise en fondation, alors même que les spécialistes économiques du web prédisaient une introduction en bourse. Carlo Revelli a pris plus d’un analyste de court en proclamant son désir de désormais “concilier éthique et quête de neutralité informationnelle”. A savoir continuer clairement dans la voie de la liberté d’expression et de l’indépendance, par la mise en place d’une fondation qui garantira aux rédacteurs et aux lecteurs, à entendre Carlo Revelli, une appropriation plus marquée encore de leur plateforme favorite.

FondationOutre l’aspect pré-cité, cette évolution permettra d’une part d’améliorer les synergies existantes entre journalistes professionnels et journalistes “citoyens” (notamment grâce à des enquêtes participatives innovantes), d’autre part de généraliser le modèle AgoraVox en lançant de nouveaux sites participatifs “open-source”, prolongeant ainsi le “peer-to-peer éthique” voulu par les créateurs.

Soulignant que l’objectif principal de cette modification de statut consiste à « garantir son indépendance » à la plateforme et « préserver son avenir », Carlo Revelli mentionne également son souhait de voir AgoraVox se rapprocher du monde des logiciels libres : “Beaucoup de services de l’open-source ou du collaboratif fonctionnent sous forme de fondations” – allusion aux célèbres Wikimedia, Mozilla, Linux, etc.

Dans les commentaires, certains utilisateurs se montrent sceptiques : “A titre personnel, je ne me vois pas donner en plus de l’argent à une fondation qui gère un site pour lequel je travaille déjà gratuitement en proposant des articles… “. D’autres applaudissent : “Fonder une entité indépendante est un choix logique, sain et inévitable, que ce soit du point de vue de l’indépendance éditoriale, de la recherche de financements ou simplement de la “lisibilité” de la structure par les tiers, lecteurs et rédacteurs entre autres, et les employés. In fine, c’est ce qui garantit le mieux son évolution.”

Vox populi talking… et après?

Cette scission dans les avis mêmes des férus de l’outil laisse entrevoir celle qui, à une tout autre échelle, déchire réfractaires de la première heure et avant-gardistes partisans du concept “journalisme citoyen”. Ce débat-là se joue dans toutes les sphères, jusqu’aux plus hautes, du monde réel, et est loin d’être clos. Le développement des technologies de la communication suivant son cours (en pente ascendante), les tentatives de définition de ce qu’est le journalisme, et autres affrontements y-relatifs, s’envenimeront d’autant.

1973 en France: “Libération, c’est vous! Libération n’est pas un journal fait par des journalistes pour des gens, mais un journal fait par des gens avec l’aide de journalistes.” Si Libé devait se cantonner à un schéma de rédaction classique, l’émergence du Web participatif a considérablement réduit l’ampleur de la tâche. Les perspectives soudain ouvertes, d’immédiateté dans la communication notamment, ont conféré à l’utopie le statut de réalité, jusqu’à en faire un jeu d’enfant. Quand Rue89 prolonge dignement le manifeste fondateur de Libé, encadrant de manière serrée les contributions, AgoraVox, pour sa part, allèche l’utilisateur par une régulation minimale des contenus, une liberté d’expression et d’opinion privilégiée, le refus d’un article ne pouvant être motivé que par des questions de forme, de respect de la législation en vigueur ou de l’ordre public.

C’est là que le bât blesse. La qualité s’avère parfois piètre – rien de surprenant à cela. Si le journalisme est qualifié de métier, c’est assurément qu’il exige une formation, de solides acquis, une expérience du terrain. Le journalisme de profession ne saurait être revêtu comme le training du footing post-journée-de-boulot, même si le Web 2.0 en donne l’illusion. Dans le secteur en question, une collaboration sérieuse pro/am a bien davantage de chances de survie sur la durée – n’est-ce pas déjà ce à quoi l’on assiste lorsque les médias traditionnels, dont les employés ne peuvent se démultiplier, relaient des infos de quidams, entité douée du don d’ubiquité? Contenus comme approches de chaque “camp” sont loin d’être les mêmes.

Le journalisme web-citoyen ne constitue que le logique aboutissement d’une tendance vieille de vingt ans, née avec les premiers appels aux témoignages, et qui a crû à mesure que ces appels se sont étendus. Internet a permis à l’expression de cette parole rapportant des faits d’être plus directe encore; il l’a également grandement facilitée, par les outils mis à disposition. AgoraVox se révèle la pure et simple prolongation des services pionniers du type (Wikipedia, DailyMotion, FlickR qui, déjà, plaçaient l’utilisateur au centre du service, lui offrant de revoir son statut). Ici aussi, le récepteur se fait acteur, mais pas seulement: il est invité à se consacrer penseur. Sur AgoraVox, en effet, on révèle peu, on comment énormément, avec, enfin, lorsque l’on vote, le sentiment de peser dans la balance. Après l’ère du contenu partagé, celle des opinions (brutes).

Problème: un partage de vues se doit, pour porter ses fruits, d’être structuré – la collaboration, c’est cela: échange +  structure. Or, il est difficile de gérer et tirer la substantifique moëlle du flux continu des contributions agoravoxiennes. La vague submerge tant les capacités humaines d’absorption que l’outil lui-même. La collaboration est impossible, dès lors que la structure est dépassée. Il ne s’agit plus alors que de participation – everybody wanna SAY… -, et le phénomène en théorie enthousiasmant du We The Media (voir Gillmor) perd de son sens. A ce titre, la voix discordante d’un Andrew Keen mérite d’être citée: “Le Web 2.0 est brandi avant tout comme un espace communautaire et conversationnel inégalé. L’ironie, c’est qu’il affaiblit les deux, puisque tout est ramené à l’utilisateur. (…) Le Web devient un miroir: quand on le regarde, on ne voit plus que soi. (…) Dans cette chambre de résonance, le vrai débat est rare, soit on s’insulte, soit on se retrouve entre soi.”

Participation n’est pas collaboration. Le vote permettant de juger de l’intérêt des articles ne constitue pas un cadre suffisant. Les possibilités d’expression mises à disposition sont trop vastes, et par là-même trop attrayantes, pour ne pas mener à une débauche stérile d’appréciations, noyées dans la seconde par un nouvel arrivage. Le défi, à l’avenir, pour AgoraVox mais pas uniquement, sera d’apprendre à enrayer le flux et dégager l’essentiel, l’utilisateur se restreignant péniblement de son propre chef, d’autant moins lorsqu’on ne le lui demande pas. Mais de là à être englouti par son propre bébé… pour Carlo Revelli & co, il n’y a qu’un pas. Dan Gillmor

Dès lors que l’on a créé la professionalisation, l’amateurisme a évidemment existé. La nouveauté, en matière de journalisme, réside dans l’ampleur soudaine du phénomène; et cette explosion-là, c’est bien le développement du Web 2.0 qui l’a engendrée. AgoraVox l’encourage et les analyses s’y dévident, plus ou moins objectives. Mais il demeure qu’il s’agit pour l’essentiel de points de vue sur des informations déjà révélées, par des journalistes de métier cette fois. Il n’y a, par la force des choses, pas concurrence; on est sur la voie de la complémentarité. AgoraVox offre la publication d’usage public, ni l’intuition, ni les moyens, ni le talent. Son rôle n’est pas non plus de pousser à l’investigation. Carlo Revelli lui-même en convient: “Vous l’aurez remarqué, nous ne sommes pas de vrais journalistes(…). Certains articles sont d’une richesse remarquable, mais d’une manière générale, on ne trouve pas beaucoup d’éléments inédits et factuels ni d’enquêtes approfondies sur AgoraVox, contrairement à ce que nous envisagions dans notre politique éditoriale rédigée au moment du lancement.”

Temps et modes filent sur le Web. AgoraVox devra se renouveler pour demeurer… d’actualité. Si le concept a pu remporter un succès graduel et atteindre in fine l’équilibre financier (mais pas la rentabilité), l’expression tous azimuts comporte paradoxalement des limites. La plateforme de l’avenir sera probablement davantage proche d’un Rue89, où amateurs et pros fonctionnent en tandem, les uns prenant chez les autres les éléments factuels ou d’expérience leur faisant défaut. Le Web participatif véritable est celui-là, et c’est celui-là qui a des chances de se maintenir.

Concrètement, et même si leur audience est stable, les plateformes de “journalisme citoyen” demeurent un produit de niche, cela malgré leur existence déjà longue à l’échelle d’un monde où tout va vite. Or, une audience réellement conséquente est seule en mesure d’entraîner une collaboration bénévole de masse. AgoraVox devra sans doute s’imposer davantage face, notamment, aux médias traditionnels, si ses créateurs souhaitent prolonger l’enthousiasme qui fait vivre leur plateforme, susceptible sinon de s’essoufler d’elle-même. Un tel site prospère sur le sentiment plus ou moins fondé, chez l’utilisateur, de reprise de contrôle sur son interface, de réinvestissement d’espaces qui lui apparaissent enfin perméables. Cette euphorie est vouée à s’estomper. Le principe de “personnalisation” a beau constituer la pierre d’achoppement d’un Web 3.0 d’ores et déjà annoncé, il ne peut être exploité indéfiniment.

AgoraVox, concept relégué au rang d’application gadget dès lors qu’il ne pourra plus tirer profit d’un caractère en surface novateur? “On verra ce qui restera quand la bulle 2.0 éclatera”… L’internaute a parlé. Le concept exploité par Revelli profite en effet du “buzz” fait autour du Web participatif. La spécificité d’AgoraVox, ainsi que de tous les sites qui ont essaimé récemment et fonctionnent sur un modèle identique, n’est finalement que d’appliquer une dimension “read/write” aux domaines jusque là épargnés – dans le cas qui nous occupe, le journalisme. Mais ce mode “read/write” , loin de caractériser le seul Web, est intrinsèque à Internet. Il n’est pas anodin que le fait de qualifier l’émergence du Web 2.0 de “révolution” suscite tant de réactions agacées, voire outrées, d’utilisateurs. Dans ses fondements même – son architecture end-to-end -, Internet mêle déjà les notions de recherche et de collectivité. L’enthousiasme généré par les réactualisations successives de ces fondements s’est à chaque fois répandu comme traînée de poudre… avant que la découverte suivante, d’un nouvel usage, d’un nouveau public, ne prenne la relève. Le “buzz” agoravoxien, parce qu’il ne touche pas au fond, peut être légitimement perçu comme limité. Si le concept s’inscrit dans une simple continuité, il est à craindre que les avancées à venir auront raison de sa pérennité.

Le journalisme citoyen selon Carlo Revelli, sur Direct 8.

Vers un Web 2.0 davantage écolo…

L’intérêt majeur d’un service type AgoraVox réside dans l’immense potentialité que suppose une éventuelle application de son fonctionnement à d’autres fins.

Il serait notamment passionnant d’approfondir la piste d’un site communautaire basé sur la main verte, où les internautes non seulement mettraient en commun leurs idées pour faire de leur monde (réel !) un monde plus propre et durable, mais jugeraient également de la faisabilité et de l’intérêt des propositions des uns et des autres; information, sensibilisation des internautes d’une part, démonstration en outre du fait que tout est possible avec un minimum de volonté, y compris dans le domaine de la préservation de l’environnement. Un espace d’échange, donc, et d’action concrète en dépit du biais virtuel, où les trois principaux médias informatiques seraient représentés : articles rédactionnels, photos et vidéos.

Cet hypothétique GreenVox serait soutenu financièrement par une alliance, à titre exceptionnel, des partis politiques francophones à vocation écologiste (Verts de tous les pays, unissez-vous…). Ceux-ci, en contrepartie, disposeraient à leur guise (et à parts équitables) des bannières. Seraient par ailleurs régulièrement organisés, de la Suisse au Canada, en passant par le continent africain, des meetings gérés de manière bénévole par les utilisateurs de chaque région concernée, au cours desquels l’on promouvrait naturellement l’éco-citoyenneté et le Web comme outil d’une prise de conscience – et dont le but subsidiaire serait de réunir des fonds. A terme pourraient également être achetés à prix modique, depuis la plateforme, divers produits dérivés à finalité verte toujours, dont des vêtements produits dans le respect de l’environnement et arborant, au choix, l’une des dix meilleures idées composant le best of officiel du site. En outre, toute idée publiée sur GreenVox serait d’office brevetée, ce qui permettrait à la direction du site d’en partie s’auto-financer au moyen de la vente aux entreprises des quelques propositions intéressantes ET réalisables à grande échelle.

Dans l’immédiat, plusieurs types de contributions pourraient être définis. Imaginer, par exemple, de différencier le contenu récupéré sur Internet et mis ensuite à disposition sur GreenVox (“articles, vidéos provenant du Web”) de celui produit dans la pure optique d’une publication sur le site (“articles, vidéos diffusés à l’origine sur GreenVox”), à la manière, en un sens, du site communautaire DailyMotion, qui différencie le contenu “normal” du contenu “Creative Content”.

Par ailleurs, afin de hiérarchiser au mieux ce contenu et de ne pas égarer l’internaute, il conviendrait de mettre en œuvre un processus de vote et d’appréciation des visiteurs, au moyen de critères qui déclineraient les principes de théorie et de pratique, sans oublier l’aspect originalité: “+ concret” (aisément réalisable, mais théoriquement faible/flou/incertain), “+ abstrait” (idée excellente mais délicate à matérialiser), “magna cum laude” (satisfaisant/intéressant sur les deux plans), “bonus idée neuve”, etc. Ainsi, par extension du modèle agoravoxien, un contenu populaire et (diversement) pertinent aurait davantage de chances de se trouver bien placé dans les résultats de recherche sur le site.

Idéalement, la gestion du site serait dévolue à ses utilisateurs – ce fonctionnement s’observe déjà sur le Web, et constitue un beau challenge pour une plateforme d’échanges. GreenVox devrait pouvoir fonctionner à terme sans une intervention éditoriale régulière, mais ponctuelle uniquement, et uniquement si nécessaire.

GreenVox appliquerait le principe d’une communication sur deux modes, au choix – (relativement) passif / actif: les internautes auraient l’opportunité de simplement faire part de leurs propositions, aussi humbles soient-elles, visant à améliorer le quotidien écologique de chacun, ou de s’investir de manière plus prégnante en tentant d’influencer les autres internautes. Le site aurait donc pour vocation d’informer par tous les moyens sur les gestes éco-citoyens, dans l’idée que tous, plus ou moins assidûment, puissent contribuer de manière simple à la protection de l’environnement.

GreenVox, afin de se démarquer d’un site contributif classique, pourrait exploiter quelques idées à “valeur ajoutée”:

- inviter l’utliisateur à installer sur son bureau Windows / site favori un petit module qui afficherait chaque jour un nouveau geste écologique, dont le détail serait accessible par simple clic;

- mettre en place un système de mise en relation des internautes résidant à proximité les uns des autres, et favoriser ainsi les rencontres écologiques;

- catégoriser les articles selon l’élément auquel ils ont trait: (amélioration de l’) “EAU”, “AIR”, “TERRE” – classement thématique aussi simple que ludique;

-proposer chaque jour un forum de discussion autour d’un (écolo-)thème particulier, en plus des forums prolongeant les articles mêmes (cf. AgoraVox);

-semaine après semaine, établir un nouveau top ten des dix meilleures idées;

-engager un dessinateur de presse en mal de reconnaissance (donc bon marché) qui, chaque jour, illustrerait avec humour la meilleure idée. Le couple image/texte figurerait sur la homepage du site;

-constituer une rubrique “archives” où figureraient des abstracts (synthèses) de l’ensemble des propositions soumises aux internautes depuis la création du site, classées en fonction du medium utilisé (vidéo, photo, texte, dessin… liste non-exhaustive), puis de l’ancienneté;

-délivrer des Prix d’Eco-Citoyenneté (faits de carton recyclé) à toute idée numéro 1 de la semaine, récompense dont le design serait particulièrement étudié et susceptible de devenir non seulement une distinction symbolique recherchée, mais un objet arty culte jusque dans la sphère bobo parisienne;

-démarcher les associations connues avec, pour finalité, d’être parrainé par l’une d’elles: GreenPeace, la Fondation Nicolas Hulot… Un moyen de s’assurer une crédibilité, voire notoriété, et statut privilégié au sein du grand bazar du Web.

Si le système contributif agoravoxien a de l’avenir, il est immédiat. Raison pour laquelle il est grand temps d’en user à des fins actives et littéralement productives !


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