Ci-après, une analyse de Daniel Schneiderman, animateur de l’émission Arrêt sur images (France 5) entre 1995 et 2007, émission qui renaît juste de ses cendres… sur Internet.
AgoraVox ne lui semble pas pouvoir jouer un rôle de journalisme citoyen. Celui d’un médiateur d’information est davantage envisageable…
“Apparemment, ça ne vous plaît pas trop, qu’on tente ici de dégonfler un peu la baudruche du “journalisme citoyen”.
La première raison pour laquelle ça ne vous plaît pas, dites-vous, c’est que ce n’est pas mieux en face, dans les grands medias des journalistes non-citoyens.
Et Schoenberg ? me demandez-vous. Il est acceptable, ce système dans lequel la femme d’un ministre présente le journal télévisé ?
Et Giesbert ? Et tous les autres ?
Ce cri du coeur rappelle pourquoi le “journalisme citoyen” a de beaux jours devant lui. Pour expier Giesbert, Schoenberg, et les autres, le “journaliste encarté” serait condamné au silence.
Evidemment, là-dessus, je n’ai rien à répondre.
Avec Giesbert, par exemple, ce qui est bien, c’est qu’on n’est jamais au bout de ses surprises. Rien n’est jamais trop gros. La semaine dernière, il faisait la couve de son journal, le Point, avec son livre. Cette semaine, Marie-Françoise Leclère, du Point, nous informe toutes affaires cessantes que “Livres hebdo salue la performance de Franz Olivier Giesbert dont le livre prend la tête du classement. 37 000 exemplaires mis en place le 10 mars ont été épuisés dès 10 heures du matin !” Etc, etc. Mais il est vrai que tous les talents sont salués dans les pages du Point. Quelques pages auparavant, après l’interview de Tom Wolfe par le critique du Point Marc Lambron, le lecteur peut savourer un éloge de Marc Lambron par l’autre critique du Point Jacques-Pierre Amette. Quand Amette sortira un livre, nul doute que Lambron saluera à son tour le chef d’oeuvre. Mais pourquoi ce système de renvois d’ascenseur s’arrêterait-il, puisque les lecteurs continuent d’acheter le journal ?
Bref, je ne défends ni Schoenberg, ni Giesbert, ni les autres. Ca fait presque quinze ans que je critique un système médiatique vermoulu. Fondé sur le cynisme, l’opacité, les renvois d’ascenseur, ce système va bien finir par s’effondrer un jour. Il s’effondre déjà par pans entiers. Il s’est effondré le 29 Mai. Et aussi le 21 Avril, même si ce rappel-là est moins agréable. Parce qu’on ne choisit pas son mode d’effondrement. Quand ça s’effondre, ça s’effondre. Ca s’appelle le big bang. Ca prendra du temps. La bête est solide. Mais le processus est enclenché.
Seulement voilà. Après l’effondrement, je ne voudrais pas que les successeurs de Schoenberg et de Giesbert soient les clônes de Eric, d’AgoraVox et de Moscou, celui qui accuse Schoenberg de présenter un journal trotskiste. Ni même son rédacteur en chef Carlo Revelli, que je remercie de ses réponses et de ses explications données ici. Chacun, ici, peut lire les termes de son échange avec Versac, qui pose bien les questions. Choisir de ne pas évoquer un énième exposé conspirationniste sur le 11 Septembre parce qu’après enquête ou analyse, on l’estime infondé, est-ce de la censure ? Le système d’approche de la vérité par un mécanisme de contre-enquêtes croisées, à la Wikipedia, dont j’ai souligné par ailleurs les limites, est-il transposable à l’actualité ? Les “quatre cent commentaires” reçus en quarante-huit heures, dont Revelli est si fier, justifient-ils la publication de l’article ?
Chacun se forgera ses réponses.
Moi, je ne crois pas.
Attention, AgoraVox a évidemment toute sa place dans le PIF (Paysage Informatif Futur). Mais je pense qu’il ne pourra jamais y remplir qu’une fonction d’alerte. D’abord pour une bête question de temps, comme le soulignent plusieurs d’entre vous. Lecteur d’AgoraVox, si je comprends bien le concept, c’est un boulot à plein temps. Lire les articles, aller faire les vérifications, revenir publier une contre-enquête : et on dort quand ?
Ensuite parce que dans son concept même, AgoraVox refuse ce qui est une des prérogatives, une des obligations même du journaliste : choisir. Choisir de dire, de contredire, et parfois choisir de taire.
Oui, Revelli, choisir de taire. De taire pour ne pas troubler les esprits. Pour ne pas rajouter du bruit au bruit. Pour ne pas dépenser en pure perte son énergie et celle de ses lecteurs. Pour ne pas détourner l’attention de ce qu’on estime important. Pour pouvoir dire plus fort encore ce qu’on estime vraiment important de dire.
Répondre de ses choix bien entendu, les expliquer toujours, mais choisir.
Libre à Carlo Revelli, qui défend son bébé, d’appeler “journal” ce qui n’est au fond qu’un gros forum, justifié par son propre trafic, ébaubi, émerveillé, par son propre trafic, dans lequel, comme le dit l’un d’entre vous, “seul le logiciel est aux commandes”.
Mais quand Revelli, dans son article de présentation de “Loose change”, n’écrit pas une seule ligne de critique, ni même de description du film, qu’il nous dit pourtant avoir vu avant d’écrire, il ne se comporte pas en journaliste, mais en animateur de débat. C’est toute la différence. Quand, dans les réponses qu’il est venu nous apporter ici, il n’a pas un mot pour regretter de ne pas avoir critiqué “Loose change”, il confirme qu’il se vit comme animateur. Il fait exactement la même chose qu’Ardisson recevant Thierry Meyssan sur son plateau, et écoutant ses fadaises une demi-heure sans l’ombre d’une critique.
Animateur c’est aussi un métier, bien entendu. Ce n’est pas le même. Un animateur de télé, par exemple, peut être journaliste, mais pas forcément. Je le sais bien, j’exerce les deux. Sur le plateau d’Arrêt sur images, quand j’organise un dialogue entre deux invités, je suis animateur. Quand je pose une question précise, quand je fais une objection, je suis journaliste. Ca peut se rejoindre, les limites sont parfois floues, mais ce n’est pas le même métier.
Je ne connais pas Carlo Revelli. Je ne l’ai jamais rencontré. Je ne sais pas s’il est sincère. S’il souhaite vraiment contribuer à l’information de ses concitoyens, ou seulement fonder une grosse boîte qui fasse du trafic avec n’importe quoi. Ou encore, s’il est simplement grisé de faire joujou avec un si beau logiciel, comme étaient grisés les journalistes encartés de la guerre du Golfe, avec leurs beaux joujoux qui leur permettaient, des toits des immeubles de Bagdad, de multiplier les directs, même et surtout quand ils n’avaient rien à dire.
Mais peu importe la sincérité. Revelli nous annonce une ère dans laquelle l’homme, le journaliste humain, avec sa capacité d’enquête, de compréhension, de critique, de choix, s’efface devant le logiciel. Seul le logiciel est aux commandes. Et moi, je ne veux pas, pour m’informer, d’un monstre aux mille cerveaux, dans lequel seul le logiciel est aux commandes.